L’épargne des ménages occupe aujourd’hui une place déterminante dans l’équilibre financier du Maroc. Mais derrière cette importance stratégique se dessine un paysage contrasté : prédominance des placements très liquides, recours persistant aux circuits informels et comportements d’épargne encore marqués par la prudence.

Dans ce contexte, deux voix majeures du secteur livrent leur analyse dans Le Matin Business : Reda Hilali, Directeur Général de Wafa Gestion, et Ghyzlaine Alami, Directrice Exécutive en charge du marché des Particuliers et Professionnels. Ensemble, ils décryptent les tendances actuelles, les leviers d’activation de l’épargne et les opportunités économiques qui en découlent.

Une épargne abondante, mais encore largement dormante au Maroc

Le marché de l’épargne au Maroc repose sur une configuration duale. L’épargne formelle, d’abord, évaluée à près de 1 100 milliards de dirhams, est principalement captée par les banques, les sociétés de gestion d’actifs et les acteurs de la banque‑assurance. 

Parallèlement, une épargne informelle toujours importante continue de circuler sous forme de monnaie fiduciaire, évaluée à près de 400 milliards de dirhams. Cette coexistence met en lumière un potentiel profond mais encore largement sous‑exploité en matière de mobilisation des ressources financières.

70% des avoirs formels restent à vue

Dans ce contexte, la structure même de l’épargne interpelle. Près de 70% des avoirs formels restent à vue, donc disponibles mais peu ou pas rémunérés, tandis que seulement 30% sont effectivement placés, que ce soit via des comptes à terme, des OPCVM ou des produits de banque-assurance. Toutefois, cette photographie statique masque une dynamique plus encourageante, portée par plusieurs tendances de fond observées ces dernières années.

Les nouveaux moteurs qui redessinent la dynamique de l’épargne au Maroc

En premier lieu, l’épargne des ménages marocains affiche une trajectoire résolument positive, depuis la crise sanitaire du covid. Cette progression s’explique d’abord par un effort continu de bancarisation, avec l’ouverture massive de nouveaux comptes, mais aussi par la digitalisation croissante des paiements, qui contribue à fixer les flux financiers dans le circuit bancaire.

À cela s’ajoute un facteur majeur : la montée en puissance de l’épargne des Marocains du monde, dont les transferts ont quasiment doublé en quelques années, passant de 69 milliards de dirhams à près de 120 milliards de dirhams.

25 milliards de dirhams injectés par l’Etat

Ensuite, les mesures publiques ont joué un rôle d’accélérateur. Les aides sociales directes injectées dans le système bancaire en 2023 et 2024, à hauteur de 25 milliards de dirhams, ont renforcé la capacité d’épargne de nombreux ménages. Dans le même esprit, l’amnistie fiscale de 2024 a permis de capter environ 77 milliards de dirhams d’avoirs jusque-là détenus sous forme de cash, traduisant un regain de confiance dans les circuits formels.

Cette dynamique se reflète également sur les marchés financiers. Selon les données disponibles, plus de 70 milliards de dirhams de l’épargne des ménages sont aujourd’hui investis sur ces marchés, en hausse marquée sur un an et en progression de plus de 50% sur cinq ans. Surtout, la participation des particuliers à la Bourse s’est nettement renforcée : leur part dans les volumes traités est passée de moins de 10% il y a trois ans à près de 27% récemment, portée notamment par et les opérations de levée de fonds.

Des freins persistants à lever pour élargir la base des épargnants

Malgré ces avancées, plusieurs freins structurels continuent de limiter l’essor de l’épargne au Maroc. Le premier reste la faible capacité d’épargne d’une large partie des ménages, confrontés à des revenus irréguliers, à un niveau d’endettement significatif et à une précarité de l’emploi qui fragilise les comportements de long terme. Avec un taux d’épargne estimé à 14%, le Maroc se situe encore à un niveau relativement modeste.

À cela s’ajoute la persistance de pratiques informelles, telles que les prêts familiaux ou les tontines, qui maintiennent une partie des flux en dehors du système financier. Sur le segment des marchés financiers, le faible nombre de comptes-titres – environ 200 000 – illustre également les limites actuelles de la démocratisation de l’investissement.

Renforcer la culture financière des jeunes

Dans ce cadre, l’éducation financière apparaît comme un levier central. Plusieurs actions ciblant les jeunes ont ainsi été déployées — qu’il s’agisse de la plateforme d’accompagnement entrepreneurial , de destinée aux 18‑35 ans, ou encore des campagnes menées régulièrement dans les universités.

Ces démarches contribuent progressivement à diffuser une culture de l’épargne et de l’investissement. Les efforts conjoints des autorités de marché, de la Bourse et des renforcent cette dynamique, en particulier auprès des nouvelles générations.

Des solutions concrètes pour démocratiser l’épargne au Maroc

Dans le prolongement de ces efforts, les réponses apportées s’orientent vers davantage d’accessibilité, de flexibilité et d’automatisation. Les plateformes digitales permettent désormais de souscrire à des produits d’épargne en ligne, d’ajuster les montants en fonction de la capacité du moment et d’entrer progressivement dans une logique d’épargne régulière.

Dans le même temps, l’innovation transforme la gestion d’actifs. L’émergence de solutions automatisées, de simulateurs, de chatbots ou de robo-advisors répond à une attente croissante d’autonomie des épargnants, tout en maintenant l’accès au conseil. À plus long terme, le développement de l’épargne salariale et l’enrichissement de l’offre, notamment à travers de nouvelles introductions en bourse et une diversification des produits régis par un cadre réglementaire renouvelé, devraient renforcer l’attractivité du marché.

Ainsi, si le chemin reste encore long, la trajectoire engagée est clairement porteuse. La mobilisation de l’épargne au Maroc repose désormais sur un triptyque cohérent : confiance, innovation et pédagogie. Les premiers résultats sont visibles, et les prochaines années pourraient bien marquer une nouvelle étape dans la transformation de l’épargnant marocain, de plus en plus acteur de ses choix financiers.

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